Chronos-Aion: un temps matériellement contrôlé (la temporalité de la figure concrète, de changements brusques de texture, de perspective et de directionalité) en opposition au temps qui s'écoule, un temps qui entoure la dimension sonore dans son lent décalquage non défini d'intensités somatiques. L'un neutralise une appréhension directe du temps en l'absorbant de manière irréversible, l'autre prend et utilise sa présence tactile comme un écran sur lequel les ombres préliminaires des latences de texture sont projetées. Henri Bergson parle de «multiplicités confuses», comme forme centrale de la perception temporelle que les organes sensoriels humains offrent à notre conscience. Le temps n'est pas singulier, mais est manifeste envers notre conscience singulière dans une interaction non mesurée et non mesurable de nombreuses dimensions qualitativement subjectives. L'idée d'un temps «tactile» - un temps appréhendé par l'individu dans sa qualité sensorielle, en tant qu'identité absolue, irréductible - est le cœur de ma pensée de compositeur depuis de nombreuses années.
Depuis mon opéra Shadowtime, j'en suis venu à comprendre de plus en plus que la forme musicale naît de l'intersection et de l'empiètement de nombreuses traces temporelles éphémères, certaines coexistant avec une personnification sonore spécifique, d'autres cherchant apparemment à affirmer leur présence réelle en insistant sur leur caractère incommensurable. En gardant ces considérations, j'ai cherché, dans Chronos-Aion à maintenir un niveau élevé de conscience temporelle, sur une échelle à la fois large et locale. La poussée principale de la transformation en cours est par conséquent particulièrement franche, en commençant par une rafale d'images brèves et déconnectées, la forme commence à révéler petit à petit une décélération sous-jacente, par laquelle un détail superficiel et la fluctuation floue générale subissent un degré de désaffiliation, menant à une bifurcation de la perspective temporelle, une espèce d'espace stéréophonique structurel plutôt que spatial. En même temps, en prenant comme préalable notre sens du temps, un cadre de la perception est déstabilisé, en refluant et affluant de manière irrégulière, à travers la frontière évanescente qui sépare les modèles qualitatifs des quantitatifs, et multiples et successifs, modèles de catégories d'événements distincts mais comparables. Le concept de Duchamp de l'inframince, la séparation presque imperceptible (ou «délai simultané») entre deux événements ou états contigus, étaient déjà présent dans mon esprit lorsque j'ai conçu les couches multiples et les conclusions abruptes qui ne suivent pas les prémisses du langage de Chronos-Aion. Dans la musique, nous ne témoignons pas de la perception d'une précipitation impossible du temps «pur», mais des enchaînements profondément engagés du témoignage éphémère porté aux opérations du temps lui-même.
Chronos-Aion est composé de 112 sections, et dure une trentaine de minutes.