Œuvres

Luis Naón
Remix  2014 #22mn
de l’Apocalypse aux Seventies [3 sax, cor, 2 tp, tb, perc, pn, gt él, gt bs, cb.]
Commande: festival Archipel
Joué le 26 mars à 20h
Photo Régis Golay © Archipel, 2014

Comment peuvent se conjuguer les métriques complexes du Mahavishnu Orchestra avec l'école de Vienne? Comment traduire la micropolyphonie dans un flux planant aux sons orchestraux du Yes Album? En quoi King Crimson se mêle aux nouveaux bruitistes et Led Zep à la nouvelle saturation? Et la Toccata de Ginastera par les Emerson, Lake & Palmer? Zappa – Kagel? On peut se prendre au jeu et multiplier les binômes improbables. Les différences sont notoires et connues. Mais pouvons-nous encore naviguer dans ces eaux-là?

Le pari est suffisamment intéressant pour qu'on ose tenter de convoquer ces figures. Et je rajoute, sur le mode d'un aveu, que ces deux mondes-là autrefois plus proches, aujourd'hui distancés, persistent souvent dans mes rêveries, certes nostalgiques, j'en conviens.

Remix est une pièce composée de fragments de mémoire retrouvés. En visitant mes seventies, ceux de la naissance de mes influences musicales, il en est sorti une hybridation bien particulière; j'ai passé au crible des musiques diverses, passant du rock progressif à «Gianni Schichi» de Puccini que je chantais en jeune soliste au Teatro Argentino de la Plata, ma ville. La partition inclut un passé qui est le mien, mais qui se trouve être également celui des compositeurs de ma génération. Et dans mon cas, cette période s'avère aussi être une étape tragique de l'histoire de l'Argentine et de ma vie. Les influences musicales, mais aussi l'exil et le déracinement y trouvent leur origine.

En tentant un rapprochement musical composé de faits divers, je me suis heurtée à l'histoire de ces années vues et vécues par moi. Dès lors, la série d'anecdotes musicales et de citations de départ est devenue plus sérieuse. La mort violente y fait son apparition, fait tristement habituel dans ces contrées-là en cette période. En revivant mes seventies au travers des musiques qui m'ont traversé, je n'avais pas pensé que le fantôme de mon frère assassiné allait refaire surface. J'aurais pourtant dû me douter que la rage, la force et la révolte (du moi adolescent face à cette mort et à la dictature) motivaient bien mon engagement politique, musical et artistique.

À cause de ce Remix, j'ai donc remis les pieds dans les sales draps de mon opéra personnel. Ne m'en déplaise, et même si ces pièges-là ne se traversent qu'en rusant un peu, je n'ai pas moins joué le jeu d'une certaine vérité historique – la mienne – petits documents et textes explicatifs à l'appui.

Pourrait se dire entre l'Introduction et l'Interlude I :
Voix off
Veuillez excuser la fragmentation de la mémoire.
Ces souvenirs oscillent entre scène d'opéra et rock progressif.
Je chantais ou jouais ces musiques sans me douter de rien.

Voix off
Ce silence central est l'attente de la certitude de la mort.
J'ai attendu deux jours que la disparition de mon frère devienne précisément sa mort.
D'autres, beaucoup d'autres, ont attendu des années … certains attendent toujours.

Interlude II

Voix On
(La propre voix de Juan Gelman, avec qui j'ai travaillé cette année au Mexique, et sa traduction seront entendus lors de l'Interlude II).

Nota XX

Temprano empieza la alma a doler/ pálida/
A incierta luz explora tu no estar/
El corazón se alza con pesares/
Recorre cielo como sol buscando

Todo el dia/ todos los dias/ arde
helado/como si los huesos se
descoyuntaran /o palabra muda
donde procuro andar contra la muerte/

alma que musicás música que
toda la anchura de la mundo a penas
pasa/rota/ tristea alrededor
de lo que me dejaste/noche a pie

Note XX

Tôt commence l'âme à faire mal/ pâle/
À lumière incertaine explore ton absence/
Le cœur s'élève avec lourdeur/
Parcours le ciel comme en cherchant le soleil

Toute la journée/tous les jours/ brûle gelé/ comme si les os se désagrégeaient/
ou parole muette où je tente d'aller contre la mort/

âme tu musiques une musique que toute la largeur du monde à peine à contenir/brisée/triste autour
de ce que tu m'a laissé/ nuit à pied

Luis Naón