Œuvres

Alessio Sabella
Hispericum  2014 #12mn
Ex libro monstrorum de diversis generibus pour trio et électronique [cl, vl, cb.]
Joué le 22 mars à 18h
Photo Régis Golay © Archipel, 2014

«Et sunt ferme innumerabilia marinarum genera beluarum, quae tam enormibus corporibus magnorum ad instar montium vastas undarum moles et deseruta funditus contorquent pectoribus maria, dum cursus ad dulcia fluviorum freta dirigunt, et spumosos natando gurgites magno perturbant murmure, et in illo vastissimorum agmine monstrorum, turgida dum caerula trudunt, auras marmoreis diverberant spumisi et ita enormi membrorum mole agitata tenus litore aequora tremebundo gurgite verrunt, ut tam spectaculum intuentibus, quam horrore praebeant».
[Anonyme, Liber monstrorum de diversis generibus]

Avant l'an 1000, l'histoire de la culture Latine – en particulier entre les VIIe et Xe siècles – retrace l'évolution de ce qui a été nommé: l'esthétique hispérique, un style qui a émergé de l'Espagne aux îles britanniques en passant par la Gaule. La tradition latine classique avait précédemment décrit (et condamné) ce style comme asianique puis africain, par opposition à l'équilibre du style attique.

Une page d'écriture hispérique n'obéit plus aux lois de la syntaxe et de la rhétorique traditionnelles; dans ce style, les modèles du rythme et du mètre sont violés pour produire des expressions qui ont un avant-goût baroque. Des séquences d'allitérations, que le monde classique aurait considérées comme cacophoniques, ont commencé à produire une nouvelle musique. Si l'idéal esthétique classique est la clarté, l'idéal hispérique préfère l'obscurité. Si l'esthétique classique exalte les proportions, le modèle hispérique soutient la complexité, l'abondance des épithètes et paraphrases, le gigantesque, le monstrueux, la peinture débridée, l'incommensurable et le prodigieux.
Aussi, le Liber monstrorum de diversis generibus (IXe siècle) émerge-t-il de ce foisonnement fertile de stimuli et d'idées. Ce travail anonyme extraordinaire mêle en son corps un bestiaire, un traité mythographique et une collection de mirabilia. Il constitue une tératologie humaine et animale dans laquelle le fantastique de la tradition classique s'oppose aux résultats scientifiques et théologiques de la culture chrétienne et fusionne au merveilleux des origines folkloriques.

Hispericum cherche à évoquer cet imaginaire, à traduire sa dimension esthétique, imprégnée de tension et rugosité expérimentales, au travers du langage des sons, en profanant le bel suono considéré comme sacré par le classicisme. Hispericum présente un matériel acoustique brut, non domestiqué et «tempéré» par la culture, mais libre de révéler sa nature profonde, riche en ces impuretés et imperfections qui amplifient et donnent substance au royaume de l'inharmonique et du non-linéaire.

Le résultat est un flot incessant de sons qui coule à travers le temps comme un organisme vivant, évoluant, respirant; une sorte de soupe primordiale acoustique dans un état de transformation constante et graduelle (mais toujours instable et changeante) à la fluctuation spectrale et dynamique. Dans ce contexte, l'amplification et le traitement numérique des signaux deviennent des instruments stéthoscopiques idéaux pour ausculter et sonder la vie intérieure du son, pour détecter et révéler son univers «micro-phonique» fugace et labyrinthique.

Alessio Sabella
traduit de l'anglais par Orane Dourde