«Vous ne savez peut-être pas que j’étais promis à la belle carrière de marin, et que seuls les hasards de l’existence m’ont fait bifurquer. Néanmoins j’ai conservé une passion sincère pour Elle. Vous me direz à cela que l’Océan ne baigne pas précisément les coteaux bourguignons…! […] Mais j’ai d’innombrables souvenirs; cela vaut mieux en mon sens, qu’une réalité dont le charme pèse généralement trop lourd sur votre pensée.»
Debussy a toujours eu un attrait particulier pour la mer et l’océan, depuis qu’enfant il a découvert les lumières de la Méditerranée chez sa tante à Cannes. Mais c’est la Manche et l’océan Atlantique qu’il aime par-dessus tout. Pourtant, il passe effectivement l’été en Bourgogne quand il entreprend de composer La Mer. Et chose rare, il ne met que… un an et demi pour achever cet ensemble de trois «esquisses symphoniques». C’est très peu en comparaison par exemple aux sept années qui lui sont nécessaires pour composer ses cahiers d’Images. Claude Debussy est alors devenu un artiste reconnu, qui fait référence dans le monde musical. Il est également un critique important. En janvier de cette même année 1903, il a été nommé chevalier de la Légion d’honneur.
Entre 1903 et 1905, il connaît un grand bouleversement affectif: alors qu’il est marié à Rosalie Texier, il tombe éperdument amoureux d’Emma Bardac, elle-même mariée. En 1904, ils décident de s’enfuir ensemble sur l’île de Jersey. Rosalie tente alors de se suicider. En 1905, tous deux obtiennent le divorce, et le 30 octobre, une petite fille naît de cette nouvelle union, Claude-Emma. Le même mois que la création de La Mer qui est exécutée le 15 octobre par les Concerts Lamoureux. Une fois encore, et malgré les succès antérieurs de Debussy, la plupart des critiques se méprennent sur l’œuvre et l’accueillent plus que froidement. Mais au milieu de cet acharnement on trouve quelques commentaires clairvoyants comme ceux de Marnold qui parle de «polyphonie prestigieuse», de «pages où l’on croit côtoyer des abîmes et discerner jusqu’au fond de l’espace» et d’«un orchestre aux sonorités insoupçonnables».
Esquisses symphoniques
Autant que la mer, la peinture a toujours attiré Debussy. Tout petit, il a reçu en cadeau une palette de peintre qu’il a conservée jusqu’à son divorce avec Rosalie Texier. Il confie même une fois à ses amis qu’il aurait aimé «avoir travaillé la peinture au lieu de la musique». Le mot «esquisses» rappelle l’art pictural. Mais La Mer se rapproche d’une symphonie au langage moderne employé par Debussy. L’orchestre lui offre une palette de timbres dans laquelle il peut puiser à la manière d’un peintre.
"De l’aube à midi sur la mer"
C’est la lumière sur la mer qui inspire ce premier mouvement, progressant de l’instant qui précède le lever du soleil au rayonnant soleil de midi. Claude Debussy divise ce mouvement en quatre parties. La première est une introduction lente qui s’éveille progressivement et de laquelle émerge un thème qui mêle le timbre du cor anglais et d’une trompette en sourdine. Ce thème réapparaît dans la suite de l’œuvre même s’il subit des transformations. Debussy fait ensuite s’enchaîner deux parties centrales. Toutes deux s’animent et traduisent différents scintillements, reflets ou autres jeux de lumière pour revenir au presque silence. Dans la première, un autre thème apparaît joué par les quatre cors en sourdine. Il est rejoué à de nombreuses reprises, provoquant à chaque fois une nouvelle «réaction» de l’orchestre. La deuxième partie est elle plus rythmée, va plus loin dans la nuance et renforce l’effet de luminosité croissante. Une coda conclut ce mouvement dans laquelle un puissant crescendo amène une éblouissante mélodie des cuivres doublée du timbre brillant des cymbales et du tam-tam.
"Jeux de vagues"
Ce mouvement à trois temps pourrait être le scherzo d’une symphonie. Debussy joue une fois encore en virtuose des timbres de l’orchestre, pour nous donner par exemple l’impression qu’une vague traverse l’orchestre. Mais la particularité peut-être la plus originale de cette esquisse est que les motifs sont comme entendus à travers un prisme, un kaléidoscope musical, au cours d’une succession d’épisodes évoquant des jeux de vagues aux caractères variés.
"Dialogue du vent et de la mer"
C’est le plus théâtral des trois mouvements. Sous la forme d’un rondo, Claude Debussy crée une scène parfois proche du chaos, aux mouvements mélodiques qui se soulèvent du grave de l’orchestre pour redescendre, aux nombreux crescendo-diminuendo, et aux impressionnants effets de percussions. Il amplifie d’ailleurs l’orchestre de la grosse caisse aux percussions, de deux cornets à pistons aux cuivres, et lui donne plus de profondeur sonore en ajoutant un contrebasson. Le thème du vent est celui du refrain, exposé conjointement par le hautbois, le cor anglais et le basson. Le mouvement général de cette dernière esquisse, même s’il rencontre des accalmies, va en s’amplifiant, se concluant dans une magistrale nuance triple-forte.